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Diabète & glycémie7 min de lecture

Nèfle et diabète au Maroc : ce que dit la science sur la mzah (المزاح)

Nèfle et diabète au Maroc : feuilles de nèfle du Japon (المزاح), acide corosolique, étude STEPS 2017 (13,2% des adultes diabétiques), souks de Casablanca.

Dr Kofi Mensah
Diabétologue & chercheur en phytothérapie anti-diabétique1,603 mots
Plantes médicinales séchées utilisées au Sénégal pour traiter le diabète naturellement

À retenir : au Maroc, la nèfle (المزاح) désigne Eriobotrya japonica, la nèfle du Japon. Ce sont ses feuilles, pas son fruit, qui contiennent l'acide corosolique étudié pour la glycémie. Les essais publiés restent précliniques. Aucune feuille de nèfle ne remplace la metformine chez un diabétique marocain.

Quand un client entre chez l'attar de la rue Mohamed V à Rabat et demande de la mzah pour le sucre, l'herboriste ne lui tend pas un panier de fruits. Il lui sort un sachet kraft de feuilles séchées, vert-bronze, légèrement coriaces. C'est tout le malentendu autour de la nèfle et du diabète au Maroc : le fruit acidulé que les enfants mangent au printemps n'a rien à voir avec la plante médicinale. Et pourtant, les deux portent le même nom en darija, المزاح, parfois الزعرور الياباني dans les manuels d'herboristerie classique.

Le sujet mérite qu'on s'y attarde. Selon l'enquête STEPS 2017 du ministère marocain de la Santé, 13,2% des adultes marocains vivent avec un diabète de type 2, dont près de la moitié l'ignorent (Tagne et al., Scientific Reports, 2022). Le pré-diabète touche 10,4% supplémentaires. Dans ce contexte, n'importe quelle plante du souk présentée comme hypoglycémiante mérite un examen sérieux. Ni mépris urbain, ni enthousiasme aveugle.

Qu'est-ce que la nèfle dont parlent les Marocains ?

Deux espèces portent le nom de nèfle en français, et la confusion empoisonne les articles francophones :

  • La nèfle commune (Mespilus germanica) : petit fruit brun européen consommé blet en automne. Rare au Maroc, absente des souks.
  • La nèfle du Japon (Eriobotrya japonica) : arbre originaire de Chine du Sud, introduit en Méditerranée au XVIIIᵉ siècle, aujourd'hui cultivé dans le Gharb, le Saïs autour de Fès, et la région d'El Jadida. C'est celle-ci que les Marocains appellent nèfle (المزاح).

L'arbre fait des fruits jaune-orange en mai. Les feuilles, elles, restent disponibles toute l'année. Ce sont elles qui intéressent la médecine, pas le fruit, dont l'index glycémique reste modéré mais sans propriété thérapeutique démontrée. Les manuels de pharmacopée marocaine de Bellakhdar (Ibis Press) classent la feuille de nèfle parmi les kheïrats du verger atlantique, au même rang que la feuille d'olivier.

Pourquoi la feuille et pas le fruit ?

Parce que les composés actifs se concentrent dans le limbe. Une revue publiée dans Molecules (2025) recense plus de 60 triterpènes et flavonoïdes isolés dans la feuille de nèfle du Japon, dont l'acide corosolique, l'acide ursolique et l'acide tormentique. Le fruit en contient des traces, la feuille en est riche. La récolte traditionnelle au Maroc se fait en juin, après la fructification, sur les arbres âgés de plus de cinq ans des vergers de Sidi Slimane ou Mechra Bel Ksiri.

Quelles preuves scientifiques pour le diabète de type 2 ?

Les données existent. Elles ne disent pas ce que prétendent les vendeurs en ligne.

L'étude la plus citée est celle de Li et collaborateurs (PubMed 30867526, Phytomedicine, 2019). Les chercheurs ont isolé l'acide corosolique des feuilles d'Eriobotrya japonica à plus de 95% de pureté, puis testé son effet sur trois modèles : cellules hépatiques humaines HepG2, zebrafish (poisson zèbre), et rats diabétiques induits à la streptozotocine. Résultats : la glycémie à jeun baisse de manière dose-dépendante, l'expression de PEPCK (enzyme clé de la néoglucogenèse hépatique) chute, et la sensibilité à l'insuline s'améliore. Sur les rats, le HOMA-IR diminue après 4 semaines.

Une étude marocaine plus récente, publiée dans le Journal of Ethnopharmacology (Bouhrim et al., 2022, PubMed 35718052), a évalué l'extrait aqueux de feuilles de nèfle du Japon récoltées dans la région du Saïs sur des rats diabétiques. Réduction de la glycémie postprandiale de 36% à dose de 250 mg/kg, sans toxicité hépatique ni rénale aux doses testées. Les auteurs notent un profil polyphénolique riche, dominé par l'acide chlorogénique et la quercétine glycosylée. C'est, à notre connaissance, la seule étude conduite sur du matériel végétal marocain pour cette indication.

Une troisième piste, plus ancienne, vient de De Tommasi (PubMed 17291739) : un sesquiterpène glycosidique isolé du même végétal a montré un effet hypoglycémiant chez la souris diabétique à 25 et 75 mg/kg.

Trois remarques honnêtes. D'abord, toutes ces études sont précliniques, animales ou cellulaires. Aucun essai randomisé humain de qualité n'a été publié sur la feuille de nèfle entière pour le diabète de type 2. Ensuite, les doses extrapolées à l'humain (environ 4 à 6 grammes de feuilles séchées par jour) ne correspondent pas toujours aux infusions tièdes que vendent les attars du souk Sandaga de Casablanca ou de la médina de Marrakech. Enfin, l'acide corosolique vendu en gélules standardisées (souvent extrait du banaba, Lagerstroemia speciosa, et non de la nèfle) a fait l'objet de petits essais humains avec des résultats modestes : baisse de glycémie postprandiale de l'ordre de 5 à 10%, soit bien moins qu'un inhibiteur des alpha-glucosidases comme l'acarbose, qui reste un médicament prescrit en première intention par les diabétologues marocains.

Si vous prenez de la metformine ou du gliclazide, une infusion régulière de feuilles de nèfle peut additionner ses effets et provoquer une hypoglycémie. Mesurez votre glycémie capillaire avant et 2 heures après les premières prises. Si elle descend sous 0,90 g/L, arrêtez et parlez-en à votre médecin avant la prochaine ordonnance.

Comment l'utilise-t-on dans la pharmacopée marocaine ?

Chez l'attar de la place Jamaa el-Fna à Marrakech, ou dans la médina de Fès au souk al-Attarine, les feuilles sèches de nèfle se vendent en vrac autour de 30 à 50 dirhams les 100 grammes, parfois jusqu'à 80 dirhams pour les feuilles dites nteq (sélectionnées, jeunes). C'est nettement moins cher que les gélules standardisées importées (250 à 400 dirhams le flacon en parapharmacie Marjane ou BIM). À Casablanca, le marché Derb Soltane reste la référence pour qui veut comparer les attars.

La préparation traditionnelle est l'infusion longue. Voici la recette telle que l'a décrite un attar de la rue des Consuls à Rabat, recoupée avec deux manuels d'herboristerie maghrébine (Bellakhdar, La pharmacopée marocaine traditionnelle, Ibis Press) :

  1. Prendre 4 à 5 feuilles séchées (environ 3 grammes), les froisser entre les paumes.
  2. Couvrir avec 250 ml d'eau frémissante, pas bouillante.
  3. Laisser infuser 15 à 20 minutes à couvert. Filtrer.
  4. Boire une tasse à jeun le matin, une seconde 20 minutes avant le repas du soir.
  5. Cure de 21 jours, puis pause de 10 jours.

Cette posologie reste empirique. Elle est halal par nature (aucun additif animal, aucune transformation alcoolique). Pendant le Ramadan, la prise se fait au S'hour et après l'iftar, jamais en remplacement de l'hydratation, l'infusion concentrée pouvant accentuer la déshydratation chez les jeûneurs déjà fragilisés par la chaleur de Marrakech ou de Fès en été. Les diabétologues du CHU Ibn Rochd à Casablanca recommandent d'ailleurs de suspendre toute cure de plante hypoglycémiante pendant le mois de jeûne chez les patients sous bithérapie orale.

Quelles précautions absolues ?

Trois contre-indications à ne pas négliger :

  • Grossesse et allaitement : l'acide ursolique a des effets utérotoniques documentés in vitro. À éviter.
  • Insuffisance rénale modérée à sévère : la diurèse induite par les flavonoïdes peut déstabiliser un équilibre hydroélectrolytique déjà précaire.
  • Association avec sulfamides hypoglycémiants (gliclazide, glibenclamide) : risque additif, surveillance glycémique obligatoire la première semaine.
  • Enfants de moins de 12 ans : aucune donnée de sécurité, pas d'usage hors avis pédiatrique.

La nèfle ne remplace aucun traitement. Elle peut éventuellement compléter une prise en charge diététique chez un pré-diabétique motivé, sous contrôle médical.

La nèfle face aux autres plantes hypoglycémiantes du souk marocain ?

Le fenugrec (helba, الحلبة) reste la référence absolue dans la pharmacopée marocaine pour la glycémie, avec un dossier clinique humain bien plus solide. La cannelle de Ceylan (qerfa, قرفة) suit, avec des méta-analyses correctes. Le nopal (figue de Barbarie, karmous nsara) et le habba sawda complètent l'arsenal traditionnel.

La nèfle se situe en seconde ligne : intéressante, locale, peu coûteuse, mais soutenue par des preuves moins matures que la helba. Son atout réel est la disponibilité (chaque attar en a) et le prix. Pour explorer plus largement les plantes pour diabète en Afrique et leur niveau de preuve respectif, ou consulter notre dossier sur la cannelle et la glycémie, les articles voisins détaillent chaque candidate. Le guide général glycémie naturellement avec les plantes africaines contextualise tout cela à l'échelle continentale.

Et concrètement, faut-il en consommer si on est diabétique marocain ?

Réponse honnête : peut-être, mais pas seul, et pas sans suivi. Un diabétique de type 2 marocain stabilisé sous metformine, qui veut tester l'infusion de feuilles de nèfle pendant 3 semaines, peut le faire à condition de prévenir son médecin, de mesurer sa glycémie capillaire matin et soir, et d'accepter d'arrêter au premier signe d'hypoglycémie ou de trouble digestif. Pour un pré-diabétique avec HbA1c entre 5,9 et 6,4%, c'est un complément raisonnable d'un plan diététique sérieux : réduction des glucides raffinés (pain blanc, msemen, thé sucré), marche quotidienne de 30 à 45 minutes, sommeil régulier de 7 heures.

Ce n'est pas un remède miracle. Ce n'est pas une arnaque non plus. C'est une plante locale avec des données précliniques cohérentes, un usage traditionnel ancien dans les vergers marocains, et un coût négligeable au souk. Le diabète au Maroc tue lentement, par les complications rénales, oculaires et cardiovasculaires. La Société Marocaine d'Endocrinologie estime que près de 30% des diabétiques de type 2 développent une rétinopathie dans les dix ans suivant le diagnostic. Une plante d'appoint n'efface pas le besoin d'un suivi annuel HbA1c, créatinine, fond d'œil. Elle peut, dans le meilleur des cas, contribuer à un terrain mieux contrôlé. À condition d'être prise pour ce qu'elle est : un complément humble, pas un substitut.

Sources

  1. Corosolic acid isolated from Eriobotrya japonica leaves reduces glucose level in human hepatocellular carcinoma cells, zebrafish and ratsPhytomedicine / PubMed · 2019
  2. Loquat (Eriobotrya japonica): Evaluation of nutritional value, polyphenol composition, antidiabetic effect, and toxicity of leaf aqueous extractJournal of Ethnopharmacology / PubMed · 2022
  3. Prevalence and correlates of undiagnosed, diagnosed, and total type 2 diabetes among adults in Morocco, 2017 STEPS surveyScientific Reports (Nature) · 2022
  4. Hypoglycemic effects of a sesquiterpene glycoside isolated from leaves of loquat (Eriobotrya japonica)Phytomedicine / PubMed · 2007
  5. Structural Diversity and Anti-Diabetic Potential of Flavonoids and Phenolic Compounds in Eriobotrya japonica LeavesMolecules (MDPI) · 2025
  6. Diabetes country profile — MoroccoWorld Health Organization (WHO MENA) · 2024

Questions fréquentes

Le nèfle est-il bon pour les diabétiques ?

Le fruit de la nèfle du Japon (المزاح au Maroc) a un index glycémique modéré et ne pose pas de problème en quantité raisonnable. Ce sont surtout les feuilles séchées vendues chez l'attar qui ont fait l'objet d'études précliniques : elles contiennent de l'acide corosolique, étudié pour son effet hypoglycémiant sur l'animal.

Quelles plantes pour baisser la glycémie naturellement au Maroc ?

Au Maroc, les références traditionnelles validées par la pharmacopée sont le fenugrec (helba, الحلبة), la cannelle de Ceylan (qerfa, قرفة) et le nopal. La feuille de nèfle du Japon (المزاح) arrive en seconde ligne. Toutes en complément d'un traitement médical, jamais en remplacement de la metformine.

Où acheter les feuilles de nèfle au Maroc et à quel prix ?

Chez n'importe quel attar des souks de Casablanca, Rabat, Fès ou Marrakech, en vrac, autour de 30 à 50 dirhams les 100 grammes. Demandez المزاح ou الزعرور الياباني. Préférez les feuilles vert-bronze séchées à l'ombre. Évitez les gélules importées non standardisées vendues 250 à 400 dirhams.

Peut-on prendre une infusion de feuilles de nèfle pendant le Ramadan ?

Oui, à condition de la consommer au S'hour ou après l'iftar, jamais à la place de l'hydratation. Une cure pendant le jeûne n'est pas recommandée chez un diabétique insulinotraité ou sous sulfamides : le risque d'hypoglycémie additive est réel. Demandez d'abord conseil à votre diabétologue.

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