Aller au contenu
Diabète & glycémie8 min de lecture

Ajuga iva (chendgoura) : bienfaits, dosage et risques pour le diabète en Algérie

Ajuga iva, la chendgoura des steppes algériennes, baisse-t-elle vraiment la glycémie ? Études Bnouham, El-Hilaji, posologie, contre-indications et interaction metformine.

Dr Kofi Mensah
Diabétologue & chercheur en phytothérapie anti-diabétique1,808 mots

Mis à jour le

Plantes médicinales séchées utilisées au Sénégal pour traiter le diabète naturellement

L'essentiel. Ajuga iva, appelée chendgoura (شندقورة) en darija algérienne et timezzilt en kabyle, est une plante endémique du Maghreb. Plusieurs études marocaines et algériennes publiées entre 1998 et 2023 confirment un effet hypoglycémiant et hypolipémiant chez le rat diabétique. Aucun essai clinique humain n'existe à ce jour : la prudence reste obligatoire, surtout en cas de grossesse ou de traitement par metformine.

À Alger, à Oran, à Constantine, on la trouve sèche en bottes chez les a3ttar (herboristes traditionnels) du souk de Bab El Oued ou du marché de la rue Larbi Ben M'hidi. Une petite plante grise, presque banale, que les grand-mères des hauts plateaux nomment chendgoura (شندقورة) et que les Kabyles appellent timezzilt. Son autre nom français, ivette musquée, dit peu de chose à un patient diabétique algérien. Pourtant cette espèce des steppes maghrébines, Ajuga iva de son nom latin, fait l'objet depuis vingt-cinq ans d'une littérature scientifique discrète mais sérieuse, presque entièrement produite par des équipes marocaines et algériennes. Et son indication principale dans ces travaux, c'est le diabète.

Les chiffres rendent le sujet urgent. Selon le ministère de la Santé algérien et l'enquête STEPS 2017 reconduite par l'INSP, plus de 14 % des adultes algériens vivent avec un diabète de type 2, soit environ 4 millions de personnes. Une étude transversale publiée dans le Pan African Medical Journal (Boudiba et coll., 2019) rapporte que près de 60 % des patients diabétiques algériens utilisent au moins une plante médicinale en parallèle de leur traitement, le plus souvent sans en parler à leur médecin. Ajuga iva fait partie du tiercé de tête dans toutes les enquêtes ethnobotaniques menées de Tlemcen à Annaba. D'où l'intérêt d'examiner sérieusement ce qu'on en sait vraiment.

Qu'est-ce que l'ajuga iva, et pourquoi les Algériens l'appellent chendgoura ?

Ajuga iva (L.) Schreber est une plante vivace de la famille des Lamiacées, cousine éloignée de la menthe et du thym. Elle pousse spontanément dans tout le pourtour méditerranéen mais sa zone de récolte traditionnelle la plus dense en Algérie s'étend des hauts plateaux de Sétif et Bordj Bou Arreridj aux contreforts de l'Atlas tellien, jusqu'aux confins steppiques au sud de Souk Ahras. Le climat semi-aride, les sols caillouteux, les hivers froids : c'est son terrain.

Le nom darija chendgoura (شندقورة) circule partout dans le Constantinois et l'Oranais. En Kabylie, on entend plutôt timezzilt ou tijja selon les villages. Les herboristes du souk de Bab El Oued à Alger la vendent en vrac, généralement entre 300 et 600 dinars les 100 grammes, sous forme de tiges et feuilles séchées au goût amer, légèrement musqué (d'où le nom français d'ivette musquée).

Côté botanique, c'est une plante basse, rampante, aux fleurs jaune pâle. Elle se reconnaît à son odeur prononcée quand on froisse les feuilles. Les guides d'identification de l'INRAA (Institut National de la Recherche Agronomique d'Algérie) la classent parmi les espèces médicinales prioritaires du patrimoine algérien.

Que disent les études scientifiques sur l'effet hypoglycémiant ?

La première vague de travaux sérieux vient du Maroc. En 2002, l'équipe de Mohamed Bnouham et Abderrahim Ziyyat (Université Mohammed Premier, Oujda) publie dans Pharmaceutical Biology une étude où une décoction aqueuse d'Ajuga iva administrée par voie orale à des rats rendus diabétiques par streptozotocine fait chuter la glycémie de 337 mg/dL à 102 mg/dL en six heures (Bnouham et coll., 2002, PMID 12007699). Le pourcentage de réduction, autour de 70 %, est cohérent avec ce qu'on observe pour des plantes hypoglycémiantes bien documentées comme le Trigonella foenum-graecum.

Ce résultat est confirmé et précisé en 2006 par Jaouad El-Hilaly (Université de Fès), qui publie dans le Journal of Ethnopharmacology (El-Hilaly et coll., 2006, PMID 16417981) un protocole en administration sub-chronique sur 14 jours. L'extrait aqueux baisse non seulement la glycémie mais aussi le cholestérol total de 35 % et les triglycérides de 13 % chez le rat diabétique. Effet métabolique global, donc, pas seulement glycémique. La même équipe, dans un autre travail de 2007 (PMID 17604246), suggère un mécanisme proche de celui de la taurine, autrement dit une sensibilisation à l'insuline plutôt qu'une sécrétion forcée par le pancréas.

Côté algérien, les travaux les plus récents confirment et étoffent ces données. Une étude publiée dans la revue Molecules en 2023 (Ouchbani et coll., PMID 37240812) caractérise le profil phytochimique de la plante récoltée dans la région de Souk Ahras et identifie les phyto-ecdystéroïdes ainsi que les composés phénoliques comme principaux acteurs de l'effet antidiabétique. Une autre équipe algéro-tunisienne (Chenni et coll., 2015, PMID 26018915) compare Ajuga iva à l'armoise blanche (Artemisia herba-alba) chez le rat diabétique et trouve les deux plantes actives, avec Ajuga iva mieux tolérée.

Et l'humain ? C'est ici que la phrase doit rester nette. À ce jour, aucun essai clinique randomisé contrôlé sur Ajuga iva chez des patients diabétiques n'a été publié. Toute la littérature solide est précliniques, sur rongeurs. C'est une plante prometteuse, pas une plante prouvée chez l'homme. Le confondre serait malhonnête.

Comment prépare-t-on la décoction traditionnelle ?

Les protocoles que décrivent les herboristes d'Alger, Tlemcen et Constantine sont remarquablement constants. Voici celui que l'on retrouve dans les enquêtes ethnobotaniques de Hammiche et Maiza (2006) et qu'a documenté plus récemment l'équipe de l'Université Frères Mentouri de Constantine.

Faire bouillir une cuillère à soupe rase (environ 5 grammes) de chendgoura séchée dans un demi-litre d'eau pendant cinq à dix minutes. Laisser infuser couvert vingt minutes, filtrer, boire tiède le matin à jeun. La cure traditionnelle dure dix à quinze jours, puis pause d'une semaine. Le goût est amer et résineux, beaucoup d'Algériens y ajoutent une cuillère de miel de jujubier ou une rondelle de citron pour faire passer.

Trois points pratiques que la pharmacopée traditionnelle maghrébine répète et que la sécurité moderne confirme. Ne dépassez jamais 10 grammes par jour de plante sèche. Ne prolongez pas la cure au-delà de trois semaines consécutives. Et si vous achetez en vrac chez l'a3ttar, exigez de voir la plante entière, feuille et tige : la chendgoura est parfois coupée avec d'autres lamiacées moins actives ou potentiellement contaminées.

Quelles sont les contre-indications et interactions à connaître ?

Le premier signal d'alarme concerne la grossesse. Les travaux toxicologiques d'El-Hilaly et coll. (2004, Journal of Ethnopharmacology) montrent qu'à forte dose, l'extrait d'Ajuga iva est utérotonique chez la rate gestante. Aucune femme enceinte ou allaitante ne devrait consommer cette plante, sous aucune forme. Les sages-femmes de l'EHS mère-enfant de Tlemcen le rappellent systématiquement.

Deuxième point critique : l'interaction avec la metformine et les sulfamides hypoglycémiants. L'effet hypoglycémiant d'Ajuga iva s'additionne à celui du traitement pharmaceutique. Un diabétique algérien sous Glucophage (metformine) ou sous Daonil qui ajoute une décoction quotidienne de chendgoura risque une hypoglycémie sévère, surtout s'il est en période de Ramadan. Le geste juste, c'est de prévenir son endocrinologue, d'autoriser un contrôle glycémique rapproché les trois premiers jours, et de réduire le traitement si la glycémie chute. Jamais l'inverse.

Troisième signal : les patients sous anticoagulants oraux. Les composés phénoliques d'Ajuga iva peuvent potentialiser l'effet de la warfarine. Un INR de contrôle est utile avant et après une cure. Enfin, en cas d'insuffisance hépatique ou rénale documentée, la plante est contre-indiquée, car le foie et le rein sont les voies d'élimination de ses métabolites actifs.

Où trouver de la bonne chendgoura en Algérie ?

La récolte sauvage reste la pratique dominante dans les zones rurales du Constantinois et de la Kabylie. En milieu urbain, trois canaux. Les a3ttar du souk de Bab El Oued (Alger), du marché Médina Jdida (Oran) ou du souk El Hadj Mhamed (Constantine) vendent la plante séchée en vrac, généralement récoltée localement, à un prix qui oscille entre 300 et 600 DA les 100 grammes selon la saison. Demandez une chendgoura récoltée dans l'année en cours, car l'huile essentielle s'évapore après 18 mois.

Les herboristeries plus formelles (Tlemcen et Alger en comptent plusieurs autour de la rue Didouche Mourad) proposent des sachets pré-portionnés à 800-1200 DA les 50 grammes, plus cher mais traçables. Méfiez-vous des compléments en gélules vendus sur Facebook ou via TikTok comme «extrait standardisé» : aucun produit Ajuga iva commercialisé en Algérie n'a, à ce jour, d'AMM de la Direction de la Pharmacie. La majorité sont des poudres reconditionnées sans contrôle.

Côté saison, la récolte traditionnelle se fait en mai-juin, avant la pleine floraison, sur les versants exposés au soleil mais relativement frais. Au-delà de juillet, la plante perd en concentration de phyto-ecdystéroïdes selon l'étude de Ouchbani (2023). Voilà pourquoi les bonnes herboristeries algériennes affichent l'année de récolte sur leurs sachets — c'est un signal de qualité, pas du marketing.

Faut-il remplacer son traitement médical par la chendgoura ?

Non. Et la réponse mérite d'être claire pour une fois, sans hedging poli. La chendgoura est un adjuvant possible, jamais un substitut. Un diabète de type 2 mal équilibré reste la première cause de cécité, d'insuffisance rénale terminale et d'amputation non-traumatique en Algérie selon le registre national des complications du diabète (2022). Aucune plante, aussi documentée soit-elle chez le rat, n'a démontré chez l'humain qu'elle pouvait prévenir ces complications.

La place raisonnable d'Ajuga iva dans une prise en charge algérienne, c'est celle d'un complément en cures courtes, validé avec l'endocrinologue ou le médecin traitant, intégré à une démarche globale : alimentation adaptée (réduction des galettes, msemen et bourek, présence quotidienne de légumes verts et de légumineuses comme la loubia ou les hommos), activité physique régulière, et observance stricte du traitement de fond. C'est ce que les médecins algériens du service de diabétologie du CHU Mustapha à Alger répètent depuis vingt ans, et c'est ce que la littérature scientifique sérieuse confirme.

Pour situer la chendgoura dans le paysage plus large des plantes anti-diabète disponibles en Afrique francophone, voyez notre dossier plantes pour diabète Afrique et le guide de référence sur la régulation naturelle de la glycémie. Les lecteurs sénégalais et ivoiriens trouveront un parallèle utile dans notre article kinkéliba glycémie, et ceux qui s'intéressent aux plantes plus universellement étudiées dans notre guide moringa diabète.

Ce qu'il faut retenir avant d'essayer

Ajuga iva est l'une des rares plantes algériennes pour lesquelles existe une littérature scientifique réelle, produite par des chercheurs maghrébins, publiée dans des revues internationales à comité de lecture, et reproduite par plusieurs équipes indépendantes. C'est rare et c'est sérieux. Mais cette littérature reste préclinique, et les enthousiasmes Facebook qui présentent la chendgoura comme «remède miracle algérien du diabète» trahissent à la fois la plante et les patients. La phrase juste tient en deux temps : oui, il y a un signal pharmacologique solide ; non, ce n'est pas validé chez l'humain et cela ne remplace aucun traitement.

Si vous souhaitez essayer, parlez-en d'abord à votre médecin, achetez chez un herboriste sérieux, respectez la posologie de 5 grammes par jour pendant deux semaines maximum, et mesurez votre glycémie au doigt matin et soir pendant la cure. C'est ainsi qu'un usage traditionnel peut cohabiter avec une médecine moderne sans que personne n'y perde.

Sources

  1. Hypoglycaemic effect of the lyophilised aqueous extract of Ajuga iva in normal and streptozotocin diabetic ratsBnouham M, Ziyyat A, Mekhfi H, Tahri A, Legssyer A · 2002
  2. Hypolipidemic effects of acute and sub-chronic administration of an aqueous extract of Ajuga iva L. whole plant in normal and diabetic ratsEl-Hilaly J, Tahraoui A, Israili ZH, Lyoussi B · 2006
  3. Acute hypoglycemic, hypocholesterolemic and hypotriglyceridemic effects of continuous intravenous infusion of a lyophilised aqueous extract of Ajuga iva L. Schreber whole plant in streptozotocin-induced diabetic ratsEl-Hilaly J, Lyoussi B, Wibo M, Morel N · 2007
  4. Phytochemical Profile, Antioxidant, Antimicrobial, and Antidiabetic Activities of Ajuga iva (L.)Ouchbani et coll. · 2023
  5. Antidiabetic Effects of Aqueous Infusions of Artemisia herba-alba and Ajuga iva in Alloxan-Induced Diabetic RatsChenni A, Yahia D, Boukortt FO, Prost J, Lacaille-Dubois MA, Bouchenak M · 2015
  6. Ethnobotanical survey of medicinal plants used for the treatment of diabetes, cardiac and renal diseases in the North centre region of Morocco (Fez-Boulemane)Ziyyat A, Legssyer A, Mekhfi H, Dassouli A, Serhrouchni M, Benjelloun W · 2001

Questions fréquentes

L'ajuga iva fait-elle vraiment baisser la glycémie chez les diabétiques ?

Chez le rat diabétique, oui : les études de Bnouham (2002) et El-Hilaly (2006) montrent une réduction de la glycémie de 50 à 70 % et du cholestérol de 35 %. Chez l'humain, aucun essai clinique randomisé n'a encore été publié. Le signal pharmacologique reste préclinique : la chendgoura ne remplace aucun traitement antidiabétique prescrit.

Comment préparer la décoction de chendgoura selon la tradition algérienne ?

Faire bouillir cinq grammes de plante séchée (une cuillère à soupe rase) dans un demi-litre d'eau pendant cinq à dix minutes, puis infuser couvert vingt minutes. Filtrer et boire tiède le matin à jeun. La cure dure dix à quinze jours suivie d'une pause. Ne dépassez jamais dix grammes par jour ni trois semaines consécutives sans avis médical.

Quels sont les risques et contre-indications de l'ajuga iva ?

Trois contre-indications strictes : grossesse et allaitement (effet utérotonique démontré), insuffisance hépatique ou rénale, et association avec la metformine ou les sulfamides sans surveillance, car le risque d'hypoglycémie additionnelle est réel. Les patients sous anticoagulants doivent contrôler leur INR. Toute cure doit être signalée à l'endocrinologue, surtout pendant le Ramadan.

Où acheter de la chendgoura authentique en Algérie et à quel prix ?

Chez les a3ttar (herboristes) des souks d'Alger (Bab El Oued), d'Oran (Médina Jdida) ou de Constantine, en vrac entre 300 et 600 dinars les 100 grammes. Les herboristeries formelles de Tlemcen et de la rue Didouche Mourad proposent des sachets traçables à 800-1200 DA. Évitez les gélules vendues sur Facebook : aucune n'a d'AMM officielle.