Au Maroc, la plante médicinale la plus meurtrière est l'addad (Atractylis gummifera) : sur 467 cas reçus par le Centre Anti Poison, la mortalité atteint 39,2 % (Achour et al., East Mediterranean Health Journal, 2013). Quatre autres plantes du souk exigent la même prudence. En cas de doute, appelez le CAPM.
⚕️ Avis médical : Article informatif. Consultez un professionnel avant tout protocole, surtout en cas de grossesse, allaitement ou traitement (antidiabétiques, anticoagulants). Détails en fin d'article.
Quelles sont les plantes médicinales toxiques au Maroc ?
Six plantes concentrent la quasi-totalité du risque : l'addad (الأدد, Atractylis gummifera), hépatotoxique et rénale ; le ricin (الخروع, Ricinus communis), par ses graines ; la casse fétide (Senna occidentalis) ; le séné (سنا مكي) pris trop longtemps ; la globulaire turbith vendue sous le nom trompeur de « faux séné » ; et l'huile essentielle de zaatar (الزعتر) utilisée pure.
La pharmacopée marocaine n'est pas dangereuse en bloc. Les intoxications végétales représentent 5,1 % des intoxications enregistrées hors piqûres de scorpion (Belarbi et al., Antropo, 2013). C'est une part minoritaire. Mais elle est lourde : entre 1992 et 2008, le Centre Anti Poison et de Pharmacovigilance du Maroc a recensé 344 cas d'intoxication par les plantes, dont 68 décès (Belarbi et al., Antropo, 2013).
Autrement dit : un cas sur cinq se termine mal. Ce chiffre s'explique par une seule plante, que la suite de cet article détaille en premier.

Pourquoi l'addad (الأدد) est-il la plante qui tue le plus au Maroc ?
L'addad est un chardon à glu qui pousse en terrain sec, du Rif au Souss. Sa racine charnue ressemble à celle du chardon comestible, et son latex sucré attire les enfants qui gardent les troupeaux. C'est cette confusion botanique, pas un usage médicinal fautif, qui produit la majorité des cas.
Le mécanisme est connu depuis les années 1960. Le rhizome contient de l'atractyloside et du carboxyatractyloside, deux glucosides qui bloquent le transport ADP/ATP dans la mitochondrie. Le foie, tissu à très forte activité métabolique, encaisse le choc en premier : hépatite fulminante, hypoglycémie profonde, puis insuffisance rénale (Hamouda et al., Veterinary and Human Toxicology, 2004).
Les données du CAPM sont sans ambiguïté. Sur 467 cas reçus entre janvier 1981 et décembre 2009, les enfants représentaient 63,4 % des victimes, l'exposition était accidentelle dans 75,5 % des cas, thérapeutique dans 18,1 % et abortive dans 7,4 % ; la mortalité globale s'établissait à 39,2 %, et 81,1 % des décès concernaient des enfants de moins de 15 ans (Achour et al., East Mediterranean Health Journal, 2013).
Une série antérieure du même centre donnait des chiffres encore plus durs : sur 240 personnes hospitalisées entre 1981 et 2004, dont 72 % d'enfants de moins de 16 ans, 98 des 182 patients au devenir connu sont morts, soit 54 % (Hami et al., Bulletin de la Société de Pathologie Exotique, 2011).
La bonne nouvelle est réelle. Sur la période 2009-2020, le CAPM a retenu 165 cas et une létalité globale de 11,5 %, contre 39,2 % sur la période précédente (Toxicologie Analytique et Clinique, données CAPM 2009-2020, 2024). La prise en charge hospitalière a progressé. La plante, elle, n'a pas changé.
Trois facteurs pèsent sur le pronostic : le coma (odds ratio 20,5), l'hépatite (odds ratio 52,7) et la résidence en milieu rural (odds ratio 7,26). La décontamination gastrique, elle, protège (odds ratio 0,26) (Achour et al., East Mediterranean Health Journal, 2013). Traduction pratique : le délai avant l'arrivée aux urgences est ce qui décide.
Combien de graines de ricin (الخروع) suffisent à empoisonner un enfant ?
Trois à cinq graines mâchées suffisent à provoquer une intoxication sévère chez un enfant (Worbs et al., Toxins, 2011). Le ricin pousse en haie et sur les bords de route dans tout le Maroc, avec ses capsules épineuses rouges que les enfants ramassent comme des billes.
La ricine contenue dans la graine est une glycoprotéine à deux sous-unités : la sous-unité B s'accroche à la membrane cellulaire, la sous-unité A entre et inactive la sous-unité ribosomale 28S, ce qui arrête net la synthèse des protéines (Worbs et al., Toxins, 2011). Les symptômes n'apparaissent pas tout de suite. Il faut compter 2 à 24 heures, parfois trois jours.
Ce décalage est le vrai piège. Un enfant qui a mâché des graines à midi peut sembler parfaitement bien à 18 h. Ne jamais attendre les symptômes pour appeler.
Attention à ne pas confondre : l'huile de ricin (zit kharwa3), vendue en flacon pour les cheveux ou comme laxatif, ne contient pas de ricine. La toxine reste dans le tourteau après pressage et l'huile commercialisée est détoxifiée (Worbs et al., Toxins, 2011). Le danger, c'est la graine entière, pas le flacon.
Quelles plantes vendues chez l'attar deviennent dangereuses selon la dose ?
La deuxième famille de risque ne relève pas de la plante mortelle. Elle relève de la plante banale prise trop longtemps, à trop forte dose, ou sur le mauvais terrain.
| Nom au souk | Nom botanique | Organe visé | Limite à ne pas franchir |
|---|---|---|---|
| Senamekki (سنا مكي) | Senna alexandrina | Côlon, potassium | 7 jours maximum, jamais en grossesse ni avant 12 ans |
| Tasselgha / ain larnab | Globularia alypum | Côlon, glycémie | 14 jours maximum en usage laxatif |
| Kinkéliba bâtard | Senna occidentalis | Foie, muscle | Graines crues : jamais |
| Chendgoura (شندݣورة) | Ajuga iva | Glycémie, tension | Incompatible avec un antidiabétique sans avis médical |
| Zaatar (الزعتر), huile essentielle | Origanum compactum | Peau, foie | Jamais pure, jamais avant 7 ans |
| Helba (الحلبة) | Trigonella foenum-graecum | Utérus | Sûre au quotidien, contre-indiquée en grossesse |
Le séné mérite un mot à part. Après le Ramadan, la tisane de senamekki circule dans presque toutes les familles. L'Agence européenne du médicament limite son usage à une à deux semaines consécutives, faute de quoi apparaissent dépendance, hypokaliémie et atonie du côlon (European Medicines Agency, monographie Sennae folium, 2018). Une hypokaliémie sous digitalique ou sous diurétique n'est pas un désagrément : c'est un risque cardiaque.
La casse fétide illustre l'autre bout du spectre. Une étude cas-témoins indienne a relié la consommation de ses graines à des encéphalopathies hépato-musculaires mortelles chez l'enfant, avec un odds ratio de 12,9 (Vashishtha et al., Indian Journal of Medical Research, 2007). La graine crue est le problème, et elle ressemble à d'autres graines vendues au même comptoir.
La chendgoura, elle, est un cas honnête à traiter sans dramatiser. Les études toxicologiques chez le rat n'ont montré aucune atteinte du foie, du rein ou du cerveau après trois mois d'administration orale (El Hilaly et al., Journal of Ethnopharmacology, 2004). Elle n'est pas toxique en soi. Elle abaisse la glycémie, et c'est l'addition avec un traitement antidiabétique qui pose problème. Le même raisonnement vaut pour le mriwt, autre plante marocaine à effet glycémique réel.
Pourquoi le nom en darija ne suffit-il jamais à identifier une plante ?
Voici le mécanisme d'intoxication le moins documenté en français : ce n'est pas la plante qui trompe l'acheteur, c'est son nom.
Le zaatar marocain n'est pas le thym européen. Sous ce nom se vend le plus souvent Origanum compactum, dont l'huile essentielle est riche en carvacrol, dermocaustique pure et agressive pour le foie à forte dose. Un lecteur qui applique un conseil européen sur « l'huile essentielle de thym » à un flacon acheté à Fès n'utilise pas la même plante.
La globulaire turbith se vend comme « faux séné », une appellation qui invite directement à l'automédication laxative. La casse fétide circule sous le nom de « kinkéliba bâtard ». Dans les deux cas, le nom populaire promet une plante douce et livre une plante à marge étroite.
Les enquêtes ethnobotaniques menées dans la région de Fès-Boulemane ont montré cette variabilité de nomenclature d'un souk à l'autre pour des espèces pourtant distinctes (Jouad et al., Journal of Ethnopharmacology, 2001). La règle qui en découle est simple : une plante s'achète avec son nom darija et son binôme latin. Nous appliquons la même exigence à chaque fiche du site, jusqu'aux épices les plus banales comme le qronfel, dont le nom arabe recouvre plusieurs usages très différents.
Que faire si vous suspectez une intoxication par une plante ?
Urgence toxicologique au Maroc. Le Centre Anti Poison et de Pharmacovigilance du Maroc (CAPM), rattaché au ministère de la Santé, répond 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 au 0801 000 180 (numéro économique) et au 05 37 68 64 64. Appelez avant de faire quoi que ce soit d'autre (Source : CAPM, ministère de la Santé, Rabat).
Quatre gestes, dans cet ordre.
- Appelez le CAPM immédiatement, même sans symptôme. Le délai décide du pronostic : la décontamination gastrique précoce divise par près de quatre le risque de décès dans l'intoxication à l'addad (Achour et al., East Mediterranean Health Journal, 2013).
- Ne faites pas vomir et ne donnez ni lait, ni huile, ni charbon de votre propre initiative. Certaines de ces manœuvres accélèrent l'absorption.
- Gardez la plante, le sachet, la poudre, le reste de tisane. C'est souvent le seul élément qui permet d'identifier l'espèce, puisque le sachet de l'attar ne porte aucune étiquette.
- Rendez-vous aux urgences si la personne est un enfant, une femme enceinte, ou si le CAPM le demande. La résidence rurale multiplie par 7 le risque de décès, presque uniquement à cause de la distance à l'hôpital (Achour et al., East Mediterranean Health Journal, 2013).

Comment acheter chez l'attar sans prendre de risque ?
La confiance envers l'attareen est ancienne et souvent justifiée. Le problème n'est pas l'herboriste, c'est le cadre : vente en vrac, sans étiquette, sans binôme latin, sans posologie, sans numéro de lot. Hors circuit pharmaceutique, rien ne permet de savoir si la poudre grise du bocal est une espèce ou trois.
Quatre habitudes suffisent à supprimer l'essentiel du risque.
- Achetez la plante entière plutôt qu'une poudre : une feuille se reconnaît, une poudre ne se vérifie pas.
- Demandez le nom latin. Un bon attar le connaît ou l'écrit ; s'il refuse, changez de comptoir.
- N'achetez jamais un « mélange » dont on ne vous nomme pas chaque composant.
- Pour un enfant, une femme enceinte ou une personne sous traitement, passez par la pharmacie et un produit standardisé.
Cette prudence ne condamne pas la pharmacopée locale. Une infusion digestive courante reste un geste sûr, à condition de connaître la graine et la dose, comme pour le karouia contre les ballonnements. Même logique du côté des plantes féminines : la salmia soulage réellement les bouffées de chaleur, mais avec une durée à ne pas dépasser.
Quels signes imposent d'arrêter une tisane le jour même ?
Le foie et le rein préviennent tard, mais ils préviennent. Arrêtez toute plante et consultez si vous constatez l'un de ces signes.
- Jaunisse : peau ou blanc de l'œil qui jaunit.
- Urines très foncées, ou au contraire volume d'urine qui s'effondre.
- Douleur sous les côtes à droite, nausées et vomissements qui durent.
- Confusion, somnolence anormale, tremblements.
- Diarrhée persistante avec crampes musculaires, qui signe souvent une perte de potassium.
Ces signes sont d'autant plus à prendre au sérieux qu'un terrain fragile est présent. Chez une personne diabétique, par exemple, la règle du « naturel donc inoffensif » a déjà causé des dégâts documentés, y compris sur les plaies traitées par cataplasmes de plantes.
